De la nécessité de l’utopie: "Nuit de chien"

Werner Schroeter

Dans toute mon œuvre cinématographique (et partiellement aussi dans mon œuvre théâtrale), je cherche à explorer les forces vitales de l’amour, de la mort et de la vie par le biais de fantasmagories multiples ou sous forme d’utopies.

J’ai ressenti dans les œuvres de Juan Carlos Onetti des idées vécues assez proches des miennes, mais filtrées par la connaissance insupportable de la guerre et le tempérament machiste des « SUR » argentins. Il pose la question suivante : Qu’est-ce que l’homme ? D’où vient son énergie, son sens du destin et surtout, avant tout, la SEHNSUCHT, ce penchant ardent qui mêle le désir et la mélancolie.

Le cinéma selon moi doit être capable de représenter ces forces vitales de façon originale. Elles ont finalement trop peu l’occasion d’être exprimées. La communication électronique participe d’une forme de diminution d’être ; il s’agit d’une véritable destruction. Quant aux fictions télévisuelles, elles sont souvent d’une impressionnante banalité. On a affaire de façon récurrente à des thrillers (suspense, action) ou à des mélodrames (émotion), dans des schémas souvent pauvres et réducteurs. Comment ces fictions peuvent-elles nourrir nos imaginaires, nous permettre de tisser des utopies complexes qui puissent explorer la richesse de notre intériorité, les tréfonds de notre nature ?

Onetti, avec sa clairvoyance d’artiste et d’observateur sensible, parvient à rendre une forme de complexité. A sa façon très personnelle, il préfigure l’Existentialisme d’un Camus ou d’un Sartre, ou plus tard d’Althusser, Foucault. J’ai eu de nombreux échanges avec ce dernier sur le thème de la Passion, qui tient l’homme en mouvement même s’il n’est pas complètement lui-même dans cet état. Foucault s’est aussi beaucoup interrogé sur les liens entre sexualité et politique.

Notre scénario NUIT DE CHIEN reprend la structure dramaturgique de l’oeuvre d’Onetti. Chez lui et chez nous, il y a l’homme et la guerre, un état de siège qui nous rapproche sensiblement du « Voyage au bout de la nuit » de Céline. L’homme blessé a toujours la possibilité de résister à la violence, à la brutalité, à la bestialité. Il cède trop souvent. Et qui cède à cette violence a perdu l’espoir utopique, qui seul permet à l’Homme d’entretenir en lui les forces de Vie, Amour, Passion et d’accepter dignement la mort.

L’atmosphère dense de « Santa Maria », que nous allons créer à Porto, peut faire penser à deux chef d’œuvres cinématographiques dont j’aime beaucoup l’ambiance : « Touch of Evil » d’Orson Welles et «Kiss Me Deadly” d’Aldrich.

Et il ne faut pas oublier la touche d’humour, un humour argentin-uruguayen tout en légèreté présent chez Onetti, et qui mérite d’être rendu à l’écran.

Un sourire au milieu de la bataille contre le désastre !