Rêver pour vivre

François Busnel

C'est un petit livre qui peut changer des vies. Rien que ça? Oui. Les trente premières pages du Voyage vers la fiction de Mario Vargas Llosa devraient être lues et enseignées dans toutes les écoles. Les élèves y découvriraient la raison d'être du rêve mais aussi de ces histoires que nous avons pris l'habitude de nous raconter, dans le secret de nos songes et le creux de nos attentes. Bref, ils apprendraient l'essentiel: les histoires qu'ils créeront, loin de les détourner de la réalité, peuvent embellir celle-ci.

Mario Vargas Llosa débute son essai par un prologue d'anthologie: il imagine le moment où, aux premiers temps de la préhistoire, l'homme des cavernes se mit à imaginer d'autres vies que la sienne. Dans une langue simple et directe, le grand écrivain péruvien explique de quelle façon le roman, ce mensonge incomplet, peut nous permettre de supporter les désillusions et les débâcles de nos pauvres existences. Il dit, surtout, comment la fiction, élargissant le fossé entre ce que nous sommes et ce que nous aimerions être, permet, par un étrange retour de boomerang, de nous dépasser pour devenir les maîtres de nos existences.

Inventer des histoires ne consiste pas seulement à se divertir. C'est aussi développer ces sentiments qui n'ont rien d'inné mais font de nous des hommes: le non-conformisme, l'insatisfaction, l'esprit de rébellion... Par un heureux paradoxe, la fiction, vie que nous créons pour contredire l'existence que nous menons, imprègne si subtilement notre vie véritable qu'elle la contamine, l'infecte, pour, au final, la corriger, la compléter ou l'orienter. Ainsi les grands rêveurs, ceux qui s'inventent d'autres existences (sans verser dans la mythomanie ou la schizophrénie), ayant la témérité d'enfreindre la vie telle qu'elle est, se rapprochent-ils de celle qu'ils bâtissent au rythme de leurs fantaisies. La littérature est «la fille tardive de cette occupation primitive» qui consiste à inventer des histoires. Pour Vargas Llosa, nul mieux que l'écrivain uruguayen Juan Carlos Onetti (1909-1994) n'a su incarner cet espoir: rêver la vie pour mieux la vivre. Ce récit magnifique est un hymne à la liberté.